Une posture créative face aux médias de masse
Par Pierre D’Amours, chercheur, consultant en créativité et coach scolaire
I. L’enfant de trois à huit ans
Cette personne sent le besoin de donner naissance, de façon urgente, à un monde qu’il pourra nommer. Il sent en quelque sorte le besoin de l’ordonner selon la loi des mots. Ceci explique sans doute en grande partie le succès d’émissions de télé comme Sesame Street, Passe Partout ou Cornemuse. Celles-ci donnent une place vedette aux mots et à tout ce qui peut faire apparaître des histoires pouvant créer d’autres mondes imaginaires sur la scène psychique de l’enfant. Ces émissions ne sont pas, à proprement parler, traversées par un courant mercantile. On ne s’en sert pas pour vendre une salade, aussi verte soit-elle.
Quant à la plupart des autres émissions pour enfants, on pourrait y trouver une utilité sociale de réservoir pour recyclage futur, le temps que l’être humain y trouve une fin surréaliste, dépourvue de tout sérieux de divertissement. Il est bien connu que la distraction à soi-même accentue notre passivité qui devient ainsi un terrain fertile pour nous passer en douce des vessies pour des lanternes, des besoins pour des désirs.
Un antidote efficace à cette action insinuante auprès des jeunes enfants m’apparait se situer du côté d’un accompagnement adulte qui sélectionnerait pour eux les bonnes émissions et les pas bonnes pantoute. Il n’est pas vrai que le visionnement à satiété de comportements violents n’influence pas la psyché humaine.
II. La personne de huit à dix-huit ans
Ken Wilber (1997) , psychologue et philosophe américain parle de cette période de la vie en termes de conscience sociale. L’individu de cet âge expérimente la construction de sa personne à travers son réseau social. Il apprend les divers codes sociaux des personnes qu’il côtoie. C’est ainsi qu’il apprend de plus en plus à mieux jouer son rôle d’enfant, d’élève, de camarade ou de consommateur de symboles ou d’objets. Il apprend en même temps à négocier en vue de la satisfaction de ses besoins et intérêts. Il apprend aussi la game comme on dit souvent.
Le rôle que joue cette jeune personne le définit en quelque sorte. L’achat d’une paire particulière de jeans jugée favorablement par ses pairs est à placer tout en haut de sa liste de priorités. Paradoxe : il se conforme tout en voulant s’individualiser par la prise d’une distance par rapport à la génération précédente.
Face au monde écran (internet, télé, jeu électronique ou de la toile), il a un besoin réel de faire un équilibre pertinent entre son désir de s’émanciper et son besoin de laisser cours à ses pulsions. Se conformer en devenant consommateur de symboles prisés, mais pas au prix de son individualisation. Il a donc besoin d’un accompagnement sachant faire la part des choses, sachant donner la chance au coureur sans jamais renoncer à appeler une manipulation, une manipulation.
III. La personne de dix-huit à quatre-vingt-dix-huit ans
Ce n’est pas parce qu’on est légalement considéré comme adulte que l’on est nécessairement à l’abri de toutes les séductions : la conservation éternelle d’une image jeunesse, la recherche et l’affichage des images gonflantes de réussite sociale, l’enfoncement en paradis artificiel (celui de l’hédonisme comme celui du raccourci chimique), etc.
Il faut reconnaître que les relais médiatiques sont particulièrement efficaces pour ce genre d’opération. Autrement, pourquoi dépenseraient-ils autant d’argent dans le marketing, le réseautage pour ne pas dire noyautage ou la visibilité médiatique? Devons-nous nous montrer réellement surpris lorsqu’on nous annonce un montant faramineux pour mettre en marché tel ou tel film hollywoodien? Si on le fait, c’est parce que c’est rentable à différents plans, à moins de manquer de pif marketing.
Le moins que nous puissions faire est, me semble-t-il, d’apprendre à relativiser tout ce monde du paraître. J’écoute les lignes ouvertes traitant du sport et les commentaires des journalistes sportifs. Je trouve qu’ils font un bon travail pédagogique dans un certain sens. Ils parlent souvent en termes de sport-spectacle, de retour sur l’investissement, du monde impitoyable d’être un gagnant dans ce monde de la performance, de l’homme d’affaires derrière tout hockeyeur professionnel ou de propriétaires de franchise extrêmement conscients du véhicule commercial que constitue toute équipe professionnelle de nos jours (lieu efficace d’identification et de projection!). Ils font comme un travail de révélation du making of du monde du divertissement.
Saurons-nous, comme adultes de cette société, en faire autant auprès de nous-mêmes? Apprendre lucidement que derrière la vitrine commerciale se dissimulent des acteurs qui tirent des ficelles pas toujours pour notre propre édification? Apprendre à résister à nos métaprogrammes renforcés quotidiennement par la société de l’hédonisme? Lire entre les lignes? Relativiser nos croyances pour trouver les pierres blanches qui nous mènent vers chez-nous?