Une posture créative face aux médias de masse
Par Pierre D’Amours, chercheur, consultant en créativité et coach scolaire
Les images qui nous construisent
Il y a une quinzaine d’années, s’est forgée en moi l’image d’habiter près du grand fleuve Saint-Laurent. Je me voyais célébrant le va-et-vient ce cette mer intérieure; je m’imaginais appuyé à cette masse d’eau surprenante et berceuse. On dit que l’image faisant appel fortement à plusieurs sens finit sa course dans le système comportemental humain. J’ai ainsi acheté un terrain en bordure du Saint-Laurent et fait bâtir une petite maison en l’amarrant au tumulte des grandes eaux.
Tout dernièrement, marchant près du fleuve, je tentais de retracer les impressions que celui-ci pouvait avoir creusées dans ma psyché. Ce que je découvris m’étonna quelque peu. Les impressions me semblaient s’être figées dans le temps. Elles avaient presque la puissance d’une image de carte postale, celle que l’on remarque dans un comptoir de présentation. Je dis presque parce qu’en même temps que la prise de conscience de la conversion du fleuve en image carte postale, une autre vision s’est faufilée en moi, celle de ce fleuve intensément présent à ce moment précis de ma marche. Présence non pas de carte postale, mais présence poétique.
Génération Passe-Partout
Des sociologues québécois ont un jour recherché les images pouvant constituer la mémoire collective de la génération du début des années soixante-dix. Ils ont trouvé les images des personnages et de leurs aventures de l’émission Passe-Partout, le grand succès de Télé-Québec. Tout comme un espace-temps s’infléchit dans l’entourage d’un corps céleste en mouvement, la psyché de la génération des années soixante-dix s’était courbée d’émerveillement devant les irrésistibles péripéties des personnages de Passe-Partout.
Pendant la fin de ce printemps québécois 2008, nous assistons à une explosion de drapeaux, fanions, casquettes, chandails, épinglettes, alouettes du club de hockey Les Canadiens de Montréal. La sève bleu blanc rouge parcourant follement les veines des partisans de ce club dynastique fait même affleurer au visage de plusieurs ces mêmes couleurs. Les images associées aux Canadiens de Montréal les mettent comme en ébullition. Après, elles semblent se convertir en une sorte d’expression étonnante : des tatous tout partout. Cette étape de dessin s’apparente, selon une expression savante, à une épopée glorieuse ou dite de la Sainte Flanelle, époque si intense qu’elle est capable de générer des fantômes pouvant hanter longtemps un certain nombre de temples du hockey.
Seul face aux médias de masse
Qui veut avoir une conscience exacte des images habituelles ou consensuelles qui se forment dans la mémoire individuelle? Il est en effet très facile de penser ce que nous avons déjà, de mémoire, visionné des dizaines de fois et de ne s’en tenir qu’à cela. Notre quotidien parlé-vrillé de plusieurs clips publicitaires nous en fait une confortable démonstration.
Mais ce phénomène de massification des images peut-il laisser de la place à de la singularisation? Y-a-t-il une marge à cette page historico-technologique? En tout cas, un certain nombre d’organisations y croient ou feignent d’y croire. Nous n’avons qu’à penser au slogan « soyez à la marge » avec la radio universitaire montréalaise, à toutes les publicités vues à la télévision vantant l’originalité comme étant the affiche de marque numéro uno ou à ces quarante pour cent d’allemands, selon un sondage récent, désirant devenir auteur, écrivain, romancier (le Blues du Businessman!).
Qu’en est-il véritablement de l’individu qui veut aller vers lui-même, en résistance des images inconscientes qui s’affichent? Pour faire rapidement, il me semble qu’en gros, nous avons affaire à trois niveaux psychologiques des eaux de la psyché humaine… (à suivre)